Réunis le 18 septembre 2026 à Yaoundé pour une conférence de presse, les organisateurs du Cameroon International Tech Summit (CITS26) ont dévoilé le programme de la deuxième édition de l’événement, prévue du 15 au 17 octobre 2026 au Palais des Congrès. Porté par l’incubateur Mountain Hub, ce rendez-vous attendu par plus de 10 000 participants fait de l’externalisation des services numériques — sur le modèle indien — l’une de ses quatre priorités, avec l’ambition déclarée d’absorber une partie des jeunes diplômés camerounais sans emploi.
Ce qui se passe
Le Cameroon International Tech Summit (CITS) est le rendez-vous tech porté depuis 2024 par Mountain Hub, l’incubateur dirigé par Ayuk Etta, également CEO de la fintech Skylabase. La première édition, tenue en octobre 2024 au Palais des Congrès de Yaoundé, avait réuni, selon les organisateurs, environ 8 000 participants sur place et 50 000 en ligne — des chiffres déclaratifs, non audités de façon indépendante.
Pour la seconde édition, baptisée « The Bold Agenda », Ayuk Etta met en avant un modèle explicite : celui de l’Inde, où des développeurs et techniciens travaillent à distance pour des entreprises occidentales. « Les jeunes travaillent à partir de l’Inde pour développer les services pour les Américains. Nous, en tant que Camerounais, on peut faire ça ici au Cameroun », a-t-il déclaré lors de la conférence de presse du 18 septembre 2026, avançant les arguments du bilinguisme français-anglais et d’un fuseau horaire proche de celui de l’Europe. L’externalisation visée couvre le développement logiciel, la maintenance informatique, le traitement de données, le support technique et la relation client — facturés à des clients étrangers depuis le Cameroun. Ayuk Etta pose lui-même une condition à cette ambition : une connexion internet fiable et une alimentation électrique stable.
Le programme du CITS26 annonce 140 sessions réparties sur sept thématiques, un salon de l’emploi et un village des start-up. La compétition Lion’s Den devient la finale régionale camerounaise de la Startup World Cup : dix start-up doivent pitcher le 17 octobre, et la gagnante intégrera le parcours vers la finale mondiale à San Francisco.
Impact Afrique
Impact économique : une course déjà largement engagée
Sur le plan économique, le Cameroun entre dans une compétition continentale déjà structurée depuis plusieurs années. Selon les données du fonds Partech, les entreprises technologiques africaines ont levé 4,1 milliards de dollars en 2025, en hausse de 25 % sur un an — mais 72 % de ce montant est allé à quatre pays : le Kenya (1,04 milliard de dollars), l’Afrique du Sud (715 millions), l’Égypte (604 millions) et le Nigeria (572 millions). Le Sénégal (223 millions), le Ghana (90 millions) et le Maroc (80 millions) suivent loin derrière. Le Cameroun ne figure pas parmi les marchés recensés.
Le secteur plus spécifique de l’externalisation (Business Process Outsourcing, ou BPO) et des services informatiques associés suit une trajectoire comparable, avec des pôles déjà installés et des cibles chiffrées :
- Marché continental : le secteur combiné du BPO et de l’ITES (services fondés sur les technologies de l’information) devrait atteindre 35 milliards de dollars en Afrique d’ici 2028, porté par quatre marchés dominants — Afrique du Sud (5,2 milliards de dollars), Égypte (4,3 milliards), Maroc (2,9 milliards) et Tunisie (2,4 milliards) — tandis que le Kenya, le Rwanda, le Sénégal, le Ghana, l’Ouganda et le Nigeria sont identifiés comme acteurs émergents (étude Caribou Digital & Genesis Analytics pour la Mastercard Foundation, avril 2025).
- Kenya : un secteur BPO passé de 570 millions de dollars en 2022 à une projection de 1,3 milliard de dollars en 2027, avec plus de 40 000 emplois recensés (cabinet Kearney, 2023) ; une nouvelle alliance sectorielle, l’Outsourcing Alliance of Kenya (OAK), lancée en février 2026, vise 100 000 emplois supplémentaires.
- Rwanda : 14 entreprises de BPO installées en deux ans, pour environ 500 emplois créés directement, selon une analyse publiée dans la presse sud-africaine (The Star/Business Report, 2024).
- Afrique du Sud : un plan sectoriel national viserait, selon la même source, 500 000 emplois supplémentaires d’ici 2030.
Face à ces dispositifs déjà en place, l’ambition affichée par Ayuk Etta reste, pour l’instant, plus modeste : « avoir un écosystème qui peut produire cinq start-up qui peuvent absorber 5 millions d’euros », avec un objectif à terme d’une centaine de start-up capables d’en absorber 100 millions. Aucune alliance sectorielle ni plan national chiffré comparable à ceux du Kenya ou de l’Afrique du Sud n’a, pour l’instant, été annoncé pour le Cameroun.
Impact social : une réponse au chômage des jeunes diplômés, à confirmer
Ayuk Etta rattache directement ce pari à l’emploi des jeunes diplômés. Il affirme que 120 000 diplômés universitaires arrivent chaque année sur le marché du travail camerounais, et que seulement 5 % d’entre eux — environ 6 000 personnes — accèdent à des emplois qu’il qualifie de « traditionnels ». Ces chiffres, avancés par le promoteur du CITS lui-même lors de la conférence de presse du 18 septembre 2026, n’ont pas pu être confirmés simultanément par des statistiques officielles récentes.
L’idée sous-jacente rejoint une logique déjà à l’œuvre ailleurs sur le continent : permettre à une main-d’œuvre qualifiée de vendre ses services à des clients étrangers sans quitter le pays. Le rapport de Caribou Digital et Genesis Analytics pour la Mastercard Foundation, publié en avril 2025 sous le titre « Preparing for AI in the BPO and ITES Sector in Africa », situe déjà l’emploi lié au secteur en Afrique à environ 1,1 million de personnes, soit 2 % de l’offre mondiale — un potentiel que le Kenya, le Rwanda, le Sénégal, le Ghana, l’Ouganda et le Nigeria cherchent activement à développer en priorité. Le Cameroun n’apparaît, pour l’instant, dans aucune de ces comptabilités sectorielles.
Souveraineté numérique : une dépendance aux infrastructures de base
L’ambition bute d’emblée sur une réalité que le promoteur du CITS reconnaît lui-même : l’externalisation suppose une alimentation électrique stable et un accès internet fiable, deux conditions encore inégalement remplies au Cameroun. L’écosystème tech du pays, historiquement concentré autour de Silicon Mountain, à Buea, a déjà connu plusieurs coupures d’internet prolongées pendant la crise dite anglophone à partir de 2017 — un précédent qui illustre la fragilité de la connectivité dont dépendrait une activité facturée en continu à des clients étrangers.
Ayuk Etta évoque aussi, plus largement, la nécessité de mieux structurer et protéger les données camerounaises pour développer des outils d’intelligence artificielle adaptés aux réalités locales — une façon de poser, en creux, la question de la maîtrise nationale des données plutôt que leur dépendance à des plateformes étrangères. À ce stade, il s’agit d’une déclaration d’intention plus que d’un chantier engagé.
Impact politique : un ancrage revendiqué dans les stratégies nationale et continentale
Les organisateurs relient explicitement « The Bold Agenda » à la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30) du Cameroun, à l’Agenda 2063 de l’Union africaine et aux Objectifs de développement durable des Nations unies. Le sommet accueillera aussi, du 15 au 17 octobre, les conférences et expositions d’E-Gov’A, consacrées à la numérisation des administrations publiques — un marché qui dépasse les frontières camerounaises, plusieurs administrations africaines engageant des chantiers comparables de dématérialisation. Cet ancrage institutionnel reste toutefois porté par les organisateurs eux-mêmes : aucune annonce budgétaire ou réglementaire distincte de l’État camerounais n’a accompagné la conférence de presse du 18 septembre.
Le dilemme
Le CITS26 formule une ambition claire : transformer une main-d’œuvre diplômée et sous-employée en recette d’exportation de services numériques, sur un modèle déjà rodé ailleurs. Mais le pari se heurte à une tension frontale. D’un côté, le Cameroun revendique des atouts réels — bilinguisme, fuseau horaire, vivier de diplômés — et une volonté politique affichée de les mobiliser. De l’autre, il entre dans une compétition où le Kenya, le Rwanda, l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Maroc et même le Sénégal ou le Ghana ont déjà construit, depuis plusieurs années, des alliances sectorielles, des plans chiffrés et un historique de financements que le pays n’a pas encore. Miser sur l’externalisation sans disposer encore d’une électricité et d’un internet garantis en continu, c’est parier sur une infrastructure à construire au moment même où la concurrence continentale, elle, est déjà en phase d’exécution.
Et maintenant ?
Au-delà des 10 000 participants attendus au Palais des Congrès, le pari du CITS26 ne se mesurera pas à la fréquentation de l’événement, mais aux contrats effectivement signés avec des clients étrangers, aux emplois créés et aux montants levés par les start-up camerounaises dans les mois qui suivront. La première édition, en 2024, avait mobilisé des milliers de participants sans que des résultats économiques chiffrés n’aient depuis été rendus publics.
Le Cameroun peut-il transformer une conférence en flux réels de contrats et d’emplois, ou l’externalisation numérique restera-t-elle, comme la « Silicon River » promise à Yaoundé depuis la fin des années 2010, une ambition en attente d’infrastructure ?
Un pays peut-il rattraper des années d’avance sur l’externalisation numérique en misant sur son seul capital humain, sans avoir d’abord réglé ses problèmes d’électricité et de connectivité ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources :
- Investir au Cameroun (Ludovic Amara), 21 septembre 2026.
- Journal du Cameroun, 21 septembre 2026.
- Digital Business Africa, 19 septembre 2026.
- Fonds Partech, données Africa Tech VC 2025, citées par Investir au Cameroun.
- Cabinet Kearney, données 2023 sur le Kenya, citées par Afrique Le360.
- OSIRIS / Kenyan Wall Street, février 2026 (lancement de l’Outsourcing Alliance of Kenya).
- Caribou Digital & Genesis Analytics pour la Mastercard Foundation, « Preparing for AI in the BPO and ITES Sector in Africa », avril 2025 (relayé par Agence Ecofin/OSIRIS).
- The Star / Business Report (Afrique du Sud), 2024 (Rwanda et plan sectoriel sud-africain).
- TechCabal, 2018 (histoire de Silicon Mountain et coupures d’internet).
- Foretia Foundation (projet Silicon River, annoncé depuis 2018).
