Le 8 septembre 2026, à l’ouverture de la Semaine de l’apprentissage numérique de l’Unesco à Paris, plus de 25 ministres de l’Éducation — dont dix africains — ont adopté une déclaration commune affirmant que l’usage de l’intelligence artificielle à l’école doit rester une décision publique, soumise à transparence et contrôle démocratique.
Ce qui se passe
L’événement, intitulé « Facts. Frictions. Frontiers. L’éducation à l’ère de l’IA », réunit à Paris jusqu’au 11 septembre 2026 environ 1 200 participants sur place et 3 000 en ligne : ministres, industriels de la tech, enseignants et étudiants. Selon l’agence EFE, les 25 pays signataires — parmi lesquels le Brésil, le Royaume-Uni, l’Égypte et le Honduras — se sont engagés sur huit priorités, à commencer par des « conditions d’intérêt public » pour l’usage scolaire de l’IA : systèmes contrôlables, données transférables, protection de l’esprit critique des élèves, et investissement préalable dans la formation des enseignants avant tout déploiement.
La déclaration intervient au lendemain d’une mise en garde du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, qui a qualifié l’IA avancée de risque potentiellement existentiel. C’est dans ce climat prudent que s’est ouverte la conférence, sous l’impulsion notamment de l’experte zimbabwéenne Shingai Manjengwa, responsable de l’éducation à l’IA à l’institut québécois Mila, chargée de donner le ton des débats.
Impact Afrique
Axe politique — une place à la table, pas seulement un texte à signer. Pour les dix pays africains signataires, l’enjeu dépasse le symbole. La déclaration de Paris fait écho à une dynamique continentale déjà engagée : en juillet 2024, l’Union africaine a adopté sa Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle, puis, en avril 2025, ses États membres ont signé une Déclaration africaine sur l’intelligence artificielle affirmant la volonté de réduire la dépendance du continent aux acteurs étrangers. Plusieurs pays avancent déjà en ordre dispersé : le Kenya a adopté sa Kenya AI Strategy 2025-2030, qui intègre l’éducation parmi ses secteurs prioritaires ; le Rwanda, doté d’une politique nationale sur l’IA depuis 2023, a créé en juin 2026 une agence nationale entièrement consacrée au sujet ; le Sénégal a présenté dès 2023 sa propre stratégie, financée à hauteur de 30 milliards de francs CFA. Le Burkina Faso vient à son tour de rejoindre ce mouvement. Cette accumulation de textes nationaux, encore inégale d’un pays à l’autre, pose une question de fond : l’Afrique participe-t-elle à définir les règles du jeu, ou se contente-t-elle de les recevoir une fois écrites ailleurs ?
Axe social — un outil pour soulager la classe surchargée, à condition d’y avoir accès. Sur le terrain, l’espoir porté par Shingai Manjengwa est concret : un enseignant seul face à cinquante élèves de niveaux disparates pourrait s’appuyer sur l’IA pour préparer des exercices différenciés, ou faire apparaître à l’écran une expérience de chimie qu’une école rurale sans laboratoire ne peut pas montrer. Mais cette promesse se heurte à des réalités déjà documentées : au Gabon, des parents d’élèves ont récemment alerté sur un usage détourné de l’IA par certains élèves, qui l’utiliseraient pour obtenir de bonnes notes sans réel apprentissage — signe que la question pédagogique est déjà, concrètement, sur la table dans certains pays, et pas seulement dans les textes internationaux. À cela s’ajoute un obstacle matériel : l’accès aux modèles les plus performants coûte une vingtaine de dollars par mois, un prix qui exclut une partie des établissements, sans compter les limites persistantes d’accès à l’électricité et à Internet dans plusieurs zones du continent.
Axe souveraineté numérique — la question qui reste, en creux, la plus sensible. C’est ici que se noue le nœud du dossier : la plupart des grands modèles ont été entraînés en anglais et comprennent encore mal les langues africaines. Shingai Manjengwa, dont le shona est la langue maternelle, teste régulièrement ChatGPT et Claude dans cette langue et constate qu’ils « font encore beaucoup, beaucoup d’erreurs ». Des initiatives existent déjà pour combler ce vide : en Afrique du Sud, la start-up Lelapa AI a développé InkubaLM, un modèle de langage compact entraîné pour cinq langues africaines (swahili, yoruba, isiXhosa, haoussa, isiZulu), et le réseau Deep Learning Indaba rassemble depuis plusieurs années les chercheurs africains en IA. Mais l’experte pose une question qui dépasse la seule performance technique : si les langues, les récits et les savoirs sacrés d’une communauté servent à entraîner des modèles, et que les données repartent ensuite vers OpenAI, Anthropic ou Google, l’Afrique ne confie-t-elle pas une nouvelle fois ce qui a de la valeur à des acteurs extérieurs ? Cette interrogation, aujourd’hui anticipée plutôt que tranchée, pourrait devenir un point de friction majeur à mesure que les usages scolaires de l’IA se généralisent.
Le dilemme
D’un côté, une urgence largement partagée : encadrer démocratiquement une technologie qui s’installe déjà dans les salles de classe, avant qu’elle n’y impose ses propres règles par défaut. De l’autre, un manque criant d’outils qui reflètent réellement les langues, les curricula et les contextes africains — un vide que ni la déclaration de Paris ni les stratégies nationales existantes ne comblent à eux seuls. Contrôler l’usage d’une IA que l’on ne maîtrise pas techniquement, ou attendre de disposer d’outils souverains avant de l’intégrer à grande échelle : les dix pays signataires n’ont pas tranché, et la déclaration ne les y oblige pas.
Et maintenant ?
Pour Shingai Manjengwa, une déclaration ministérielle ne suffira pas : elle appelle les gouvernements à construire de véritables filières de formation, de l’école à l’université, et à financer sans délai les jeunes Africains capables de devenir la prochaine génération de spécialistes du secteur. Entre l’objectif affiché à Paris et les moyens réellement engagés sur le terrain, l’écart reste à combler.
La priorité doit-elle aller à la régulation de l’IA scolaire, ou d’abord à la construction d’outils qui parlent vraiment les langues africaines ? Partagez votre avis en commentaire.
Sources : Unesco (2026) ; RFI, 8 septembre 2026 ; EFE, 8 septembre 2026 ; Union africaine, Stratégie continentale sur l’intelligence artificielle (juillet 2024) ; The Conversation, 18 novembre 2025 ; We Are Tech Africa, 10 juin 2026 ; CIO Mag ; Agence Ecofin.
